DE L’ART BRUT DE DÉCOFFRAGE

 

Fers, tiges, rouille, tensions, suspensions, graphismes…

les pièces de Sandrine Vachon Thiébaut passent au crible d'un macroscope spatialles  misères faites aux corps et à la Terre. C’est un flot sec de langage organique, simple et syncopé qui parvient directement à l'âme.

Sandrine a choisi la trame de nos édifices, cette trame de métal torsadé que nos ouvriers casqués disposent en couches avant que le bétonne les englue. Elle présente des pièces ajourées, verticales, laissant à découvert les extrémités de métal rouillé comme griffes et prolongations spatiales, tiges effarouchées, hirsutes. Comme grilles de fondations d'une demeure éternellement détruite, les mailles de métal portent la toile où se brodent les éléments d'une réalité lisible en recto-verso.

Le jute brut y forme un territoire déliquescent parfois maculé d’ocres, aux frontières cousues de tendresse désespérée par les débris de laine, en une ultime tentative d'unification. Il n'y a de construction possible que dans les déchirures, où de délicats bouts de chiffons de soie aux motifs fleuris forment comme des îlots de repli.

Ici les sachets de thé rebrodés portent visage et s'agglutinent en farandoles, détachés de contingence, de terre, d'appui ; îlots de survivants souriants, aux regards écarquillés d'incompréhension.

On peut compter, point par point, les attaches du sachet ténu. Mais on ne peut quantifier l'onde qui nous assaille, à suivre les cordons de fil rouge insérés dans des sachets plastifiés, sertis comme autant d’identités à la maternité/féminité dérobées.

Le vertige étreint sans répit, à tourner autour des grilles ajourées dont il est impossible de cerner tous les propos tant l'œuvre est riche.

Que l'artiste constitue des pièces empreintes de spontanéité, qui s'apparentent à la sculpture, à la peinture et au ready-made tout à la fois, cela ne fait aucun doute. Mais la simple appartenance à l’Art Brut est déjouée par l'expression artistique d'un process longuement maturé qui convoque un registre de formes et de matériaux rigoureusement élaborés,ou collectionnés dans le quotidien, ainsi que par la production de séries de toiles sur châssis.

Et quand l'acte de création épouse la volonté muette de l'artiste (car la voix feutrée de Sandrine porte les stigmates de ce que son art dévoile avec retenue), on ne peut que souscrire à l'évidence d'une œuvre intense, simple et accessible à chacun.

L'œuvre de Sandrine traite à la fois de l'outrage et de la compassion, et convoque notre humanité devant le délire qui anime notre espèce.

Danièle Sanchez Dsz 8 août 2019