Textes

Étrange légèreté de l’être

(tableaux thé/oursins/pigments – Mayotte – 2004/2005)

Vous voulez la vérité ? Ils m’impressionnent ces personnages. Oh, je sais qu’ils sont faits d’un sachet de thé usagé et d’une coquille d’oursin. N’empêche, ils me regardent, avec leurs yeux… et puis leur cou, si démesuré…

J’ai aimé aller chercher les pigments dans les collines du Sud de Mayotte, paysages magnifiques. J’ai aimé la regarder préparer ses pigments, concentrée, studieuse même. Et puis j’ai vu naître ces tableaux, moitié magie, moitié mystère. Et ces gens qui me regardaient avec leurs yeux…

Et puis je me dis qu’en fait, le sachet de thé, lorsqu’il a été utilisé, ne contient plus les substances agressives du thé, il n’y a plus que le squelette de la feuille, fragile… oui, ces êtres sont légers, fragiles.

 

Philippe Pierre Vachon

C’est une histoire de femmes, de ventres, de chair, de bouches, de faim, de vie et de mort. C’est aussi une histoire de mots, de maux, d’élan poétique, de cris et de douleurs.

Ce sont d’abord des femmes qui, dans la sueur du labeur et parfois dans le chant, ont pilonné ces mortiers, usant de leurs mains le bois qui indirectement les nourrissait.

C’est ensuite une femme qui, réunissant ces réceptacles, en érigea des emblèmes totémiques d’une féminité retrouvée : celle du ventre arrondi dans lequel repose l’espoir du devenir et les palpitations de la vie.

C’est encore une femme qui scella dans le verbe cette "affaire d’entrailles", soulignant par les mots les déchirures de la matière.

Ainsi, femme après femme, destin après destin, chacune y déposa sa singularité, son histoire, tout en parvenant à sauvegarder une forme de continuité.

C’est inscrit dans le bois. Mais qu’est-il donc inscrit au juste ? Était-il consigné dans les obscurs tréfonds de ces mortiers leur future réunion insolite et saisissante ?

Était-il marqué d’une quelconque façon l’analogie baroque entre les ravages inexorables du temps sur ces ustensiles et la sénescence qui conditionne toute existence humaine ? si le temps marque sa trace, ce sont seulement les hommes qui en interprètent le sens, la direction ou la mesure.

Notre pouvoir face à la temporalité semble bien se résumer en cette possibilité de signifier là où la matière inerte ne dit mot. S’il parait proportionnellement faible en comparaison de la puissance infinie de Kronos (chronos) qui dévore tout sur son passage, il demeure toutefois, comme l’avait en d’autres lieux remarqué Pascal, l’essence de notre "grandeur". En conséquence de quoi chacun de nous est invité à rencontrer dans ces "assemblages" une partie de lui-même entre misère et grandeur, origine et terme.

 

 

Jean Luc Lupieri

Pour une esthétique de la reproduction

 

            C’est au tournant d’un XXIème siècle qui fait la part belle à l’obsolescence programmée que je choisis de ramasser les restes du temps qui passe !

            Capes de Sciences de la Vie et de la Terre en poche, je pars enseigner au Sénégal. Je retrouve la chaleur de l’Afrique de l’ouest, berceau de mon enfance. Les sorties scolaires, au cours desquelles nous observions l’environnement naturel, ont été un véritable déclencheur de mon désir de « tout ramasser » ; vertèbres de poisson, de serpent, des cornes, des bouts de bois, de vieux filets, des bouées échouées autant de matériaux qui m’ont inspirée ; je me suis mise à ranimer la matière !

            Reproduire la vie est pour moi un véritable credo.

A Djibouti en 2004, mon petit garçon jouait avec des camarades qui venaient à tour de rôle récupérer le ballon dans la cour. Je les observais, m’en réjouissais et me demandais si ces enfants avaient un lien de parenté. Tous ces petits étaient frères et sœurs, ils étaient 12, issus de la même mère ! C’était à la fois magique et effrayant ! C’est à cette occasion que je me suis mise à peindre des femmes, des mères, mères-porteuses, des reproductrices, des pondeuses. Désiraient-elles toutes ces grossesses ? Souhaitaient-elles la vie au point de la reproduire jusqu’à l’épuisement ? Je me suis alors rapprochée de ma voisine, la mère-au-douze-enfants, une belle femme digne et joyeuse, souriante et aux tenues colorées. Nous sommes devenues amies et j’ai appris. Ce que j’ai appris n’a fait que prolonger l’écho de mon obsession des fœtus, magie de l’embryologie, véritable « bouquet d’embryons » !

J’ai appris qu’être femme est une posture sociale et pour entrer dans la valse il faut être mère. C’est un peu comme si la féminité se mesurait à l’aune de la fécondité ; une sorte de « droit du sol » ! Les langues se délient et j’ai appris aussi qu’en dépit d’une apparente joie de vivre, ces femmes africaines souffrent et se taisent. Elles souffrent parce qu’elles subissent, elles se taisent parce qu’elles ont « les lèvres cousues » ! Non, ce « n’est pas la vie en rose », même si les voiles dont elles se drapent pudiquement pour masquer leurs mutilations, le laisserait penser. Dans les bidonvilles, la sexualité se partage, les tôles ondulées n’assourdissent pas le souffle rauque du plaisir… masculin, la reproduction est publique comme les excisions pratiquées sur les petites filles par des grands-mères cerbères des traditions.

Alors en 2010, j’ai voulu rendre hommage à ces femmes, ces mères, mères-porteuses, ces reproductrices, ces pondeuses à la chaîne. J’ai créé une galerie de portraits qui témoigne de « tant de cris » !

Ce besoin irrépressible de ranimer la matière, c’est-à-dire « faire revenir à la vie » et non redonner la vie, m’apparait comme une urgence d’obédience sociétale. S’il est urgent de lutter contre l’obsolescence programmée il est une responsabilité sociétale de maintenir un haut niveau de vigilance. Femme parmi les femmes je vous propose cette série dédiée aux femmes de toujours, qui en dépit des mesures nombreuses prises pour nous protéger sont encore considérées comme des boites de Petri ! C’est à partir de tôles ondulées récupérées dans les bidonvilles et de voiles achetés sur le marché « Les Caisses » à Djibouti que j’ai bâti cette série. Reproduire la vie en la ranimant ! Plus qu’une plainte c’est un hommage que je rends aux femmes ! La couleur mêle l’acrylique et l’huile, comme représentation du courage et de la dénégation, les matériaux, de toile et de tôle, reprennent les conditions de vie de ces femmes, quant aux formes, elles sont épurées pour ne figurer qu’une stylisation de la féminité réduite à son plus simple apparat : un ventre et des seins. Tout en rondeur au « pouvoir séducteur ».

Sandrine Vachon Thiébaut